La chasse aux orignaux, d'un train

La chasse aux orignaux...
Appelé comme serre-freins sur mon affectation en direction de Matagami à l’automne 1985, je me
rends à l’atelier de locomotives pour aller sortir celles-ci. Arrivé sur place, je suis surpris de constater que mon mécanicien de locomotive habituel n’est pas arrivé ; le consist du 573 n’est pas booké (enregistré) dans le livre des départs. J’attends une dizaine de minutes puis je téléphone au Crew Clerk (commis aux équipes) pour lui demander ce qu’il advient du mécano du 573. Celui-ci me répond qu’un spare (relève) a été appelé et qu’il faut l’attendre. Finalement, un jeune Montréalais se présente à moi. Après les échanges usuels, nous repartons pour aller accoupler le train et faire l’essai de freins réglementaire. Puis, vers 16 h 10, nous partons. Nous passons la jonction de Barraute en direction de Chibougamau. Aux alentours de Bartouille (du même nom que le canton), en haut de la butte, on aperçoit trois bêtes (une femelle orignal avec ses deux petits). Je lâche un cri à mon collègue de ralentir, de baisser ou de fermer le throttle (cran), de fermer le Head Light (phare avant), de sonner la cloche continuellement  et d’appliquer les freins, car ils sont tous trois sur l’emprise. Il me répond alors : pourquoi ? Je lui crie rapidement  : « Pour ne pas les frapper calvaire ! ». Mais lui, fait le contraire en me répondant tout joyeux  : « Je n’ai jamais mangé d’orignal et j’en veux ». Je lui crie de nouveau  : « C’est une femelle avec ses deux petits et la chasse aux femelles ainsi qu’aux petits est interdite ». Il me crie de nouveau  : « Je ne chasse pas et je rouvre le cran dans le 8 ». À un moment donné, le son des trois bêtes frappées en contact avec le fer de l’avant de la locomotive  s’incruste dans ma tête. Non seulement ce bruit est morbide, mais les bêtes qui se déchiquettent sous la locomotive  et avec le ballast qui virevolte et résonne sur le fer me font fermer les yeux. Je n’oublierai jamais cet instant. J’y pense encore en vous racontant ce passage inoubliable. Ensuite, mon collègue jette l’air à terre (mets le train en arrêt en urgence) et le convoi s’immobilise. Le chef de train situé dans le fourgon de queue nous demande alors par radio, ce qui se passe. Et mon collègue de lui répondre simplement, « que nous venons de frapper trois orignaux et que j’aimerais savoir dans quel état ils sont ». Le chef de train regarde à l’arrière et voit une masse entre les rails à une centaine de verges de l’arrière du train. Il demande alors au serre-freins d'aller s'enquérir du carnage? Dix minutes plus tard, le serre-freins avise le chef qu’il n’y a plus rien de valable mis à part un morceau de chair de la grosseur d’une boule de quilles. Le chef de train rappelle le mécano pour lui signaler de repartir, car il n’y a pratiquement plus rien de bon à garder. Durant cet arrêt, j’ai fait l’inspection du devant de la locomotive  pour n’y voir que du poil, du sang et des morceaux de chairs attachés ici et là. Quel malheur de voir tout ça alors que s’aurait pu être évité ! Le collègue bougon  Mon collègue me regarde momentanément hébété, semblant vouloir me demander que je lui dise quelque chose. Nous repartons. Je commence alors à lui raconter que l’hiver dernier, un mâle orignal descendait la grande côte de Champneuf en direction nord, alors que nous terminions la courbe au point milliaire six (6). L’orignal ne nous regardait pas et continuait à trottiner devant le train. Puis, on l’a frappé sur la fesse arrière droite alors qu’il tentait de sortir de l’emprise. Nous avons alors arrêté le train. Le chef de train ainsi que le serre-freins (grand chasseur) sont allés constater que l’orignal n’était que simplement blessé. Ils sont revenus chercher une barre dans le fourgon de queue pour mettre fin à ses souffrances. Le lendemain, au retour du 572 nous avions constaté que la bête n’était pas gelée (puisqu’enfoui sous la neige lors de l’impact). À notre arrivée à Senneterre, nous sommes retournés sur place afin de dépecer la bête. Pour ma part, j’ai récolté une bonne partie de la fesse gauche de la bête. En arrivant chez moi, deux gardes-chasses m’attendaient et saisirent mon butin. Ils ont fait enquête et se sont aperçus que je n’étais pas un braconnier. Le lendemain, ils m’ont redonné mes morceaux que je suis allé porter immédiatement chez le boucher. Mon collègue me dit alors… « On aurait pu être chanceux comme vous autres ». Il ne semblait pas réellement connaître  la vie de bois ou de nature. Toutes histoires d’orignaux étaient pour lui simples et il aurait tellement été fier d’en avoir un pour le manger, mais, il n’en a pas eu une seule bouchée. La morale de cette anecdote ferroviaire est que la vie dans les bois ou en forêt est tout autre qu’à Montréal ! Ce n’est pas une histoire de chasse, mais un fait vécu. Avec un peu de finesse, cette mère et ses petits auraient eu la vie sauve.

Auteur: 
Louis-François Garceau
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